GLAMOUR FIN DE SIECLE

by Marjorie Alessandrini, June 1999 (France)


Parmi tous les créateurs d’images qui ont fait de la mode la grande affaire de cette fin de siècle, Peter Lindbergh tient une place à part. Pas seulement grâce à ses photographies pour Vogue, Harper’s Bazaar, Interview ou Marie-Claire; mais surtout pour avoir projeté, sur papier glacé comme sur les murs et les écrans du monde entier, des images matérialisant une atmosphère, un univers: les noms de Giorgio Armani, Prada, Calvin Klein ou Donna Karan entre autres sont indissociables de la perception suggérée par Lindbergh. Tout comme la notoriété mondiale de certains parfums, de «Trésor» de Lancôme (avec le visage d’Isabella Rossellini) au «N°4» de Jil Sander. Exposé dans les musées du monde entier, ce «poète du glamour» (c’est le titre d’un documentaire qui lui a été consacré) est à l’origine de l’explosion des «supermodels», ce véritable phénomène de société des années 90. Linda, Cindy, Tatjana, Naomi, Stéphanie… cinq wonder women qu’il a regardées vivre dans le film «Models» tourné en 1992. Et qu’il a réunies en 1996 avec cinq autres ~~créatures~~ incarnant tous les rêves de beauté, dans son premier livre, «Ten Women», un best-seller mondial qui totalise quelque 96 000 exemplaires, un record pour un livre de photographies. Autant de succès que ce colosse à l’oeil bleu regarde avec simplicité, comme tout naturels. Entre les rues de New York et les banquises du Groenland (où il vient de réaliser une série pour Donna Karan), il s’est posé pour quelques jours à Paris, où il a son quartier général sur la rive gauche, avec Andrée Putman pour voisine du dessus. Sous des photographies démesurément agrandies (Marilyn sur le tournage des «Misfits» par Eve Arnold, Bob Dylan par Jim Marshall…), il évoque une carrière de photographe vécue «très innocemment», Mais «avec les années, devenant un symbole». >«Ce que je faisais devenait de plus en plus intellectuel! Comme je ne suis pas un intellectuel, j’ai tout arrete ; je ne me reconnaissais plus.» Né en Allemagne, il a commencé sa carrière à l’école des Beaux-Arts, à Krefeld puis Berlin. Trois ans d’initiation à la peinture et à l’art conceptuel. Il est encore étudiant quand la galerie Denise René-Hans Meyer de Dusseldorf lui offre sa première exposition. Sous le pseudonyme de Sultan, il signe une installation intitulée «Monotypes», juxtaposition d’éléments combinatoires accompagnée d’une bande répertoriant toutes les combinaisons possibles, réalisée sur ordinateur. «Ce que je faisais devenait de plus en plus intellectuel ! Comme je ne suis pas un intellectuel, j’ai tout arrêté; je ne me reconnaissais plus.» Quelques mois d’indécision, jusqu’au jour où il entend parler d’un photographe qui cherche un assistant… «J’ai commencé à travailler chez Hans Lux, à Dusseldorf. Je ne savais rien de la photographie, j’ai tout appris en un an et demi.» Honnête artisan spécialisé dans l’illustration publicitaire, Lux fut l’initiateur «le plus encourageant: avec un grand photographe, j’aurais été écrasé… C’est le meilleur conseil que je puisse donner à un jeune : devenir assistant dans une petite boutique au coin de la rue plutôt que chez un maître». En cinq ans, il se hisse au premier rang des photographes publicitaires allemands, avec un style «reportage» très neuf dans ce domaine, bien dans le vent des années 70. Le moment de tout quitter: «J’étais arrivé au bout de quelque chose, je ne pouvais pas faire mieux. Je ne regrette rien quand je vois ceux qui sont restés: ils tournent toujours dans le même cercle, gagnent beaucoup d’argent à faire ce qu’ils n aiment pas.» En 1978, le voici à Paris où son style attire l’attention de Marie-Claire et du Vogue italien. Le grand choc viendra de la rencontre avec Rei Kawakubo, le jour où il doit photographier les modèles de Comme des Garçons: «Cette femme était étonnante, avec sa volonté de faire quelque chose de radicalement différent… Avec elle, j’ai compris que la mode pouvait être un art, je la vois comme un sculpteur.» Pendant huit ans, il réalisera ses catalogues et le magazine SIX. En même temps, il s’affirme dans la presse ; à New York, il travaille pour Harper’s Bazaar, dans une période propice aux talents européens. En 1996, il se verra offrir le plus gros contrat dans l’histoire de la pub, pour une série commandée par la marque Hanes avec ~~Tina Turner~~ en guest star… Mais c’est l’avènement de l’ère des «supermodels» qui lui vaut le succès auprès du grand public. A cause d’une formidable intuition («C’est moi qui ai fait les premières photos de Naomi pour Vogue Italie») et d’une sorte d’obsession personnelle érigée en système : «J’ai commencé à les mettre ensemble. J’ai toujours aimé les groupes ; voir comment un visage peut dépendre d’un autre, c’est passionnant.» Une manière de recréer, peut-être, les installations combinatoires de la galerie Denise René-Hans Meyer, en version glamour… Toujours est-il que le regard qu’il a posé pendant dix ans sur une dizaine de filles de rêve est à l’origine de ce moderne panthéon de déesses de la mode et de la beauté qui ont pris la place jadis dévolue aux stars hollywoodiennes. >«Je ne comprends pas pourquoi la mode est si importante… Moi, je ne m’habille qu’avec des cadeaux, ou grace au shopping de ma femme…» «J’ai passé ces dix ans toujours avec les mêmes filles, qui ont peu à peu mûri et tout d’un coup elles avaient 30 ans, elles étaient devenues des personnages officiels, avec tout un cirque épouvantable autour d’elles… Il fallait tout recommencer, avec des inconnues de 15 ou 17 ans, c’est un peu effrayant et en même temps reposant : elles n’attendent pas qu’on leur envoie une limousine, elles n’ont jamais froid ni chaud, il n’est jamais trop tôt…» Le livre impressionnant qu’il vient de publier est sa façon de montrer que la vie continue, avec d’autres images, très différentes. «Je l’ai conçu à partir de pages de journaux, en un après-midi de vacances à Ibiza alors que le précédent m’avait pris trois ans. J’ai voulu qu’il soit la traduction de l’instant, à la manière d’un Polaroid.» Le prochain livre est déjà en route, tandis qu’une rétrospective Peter Lindbergh vient de commencer au Japon et que le Kunstforum de Dusseldorf lui consacre une exposition dès le 30 juillet. Mais cet homme qui a inventé la photo de mode de cette fin de siècle se dit incapable de répondre à une question: «Je ne comprends pas pourquoi la mode est si importante… Moi, je ne m’habille qu’avec des cadeaux, ou grâce au shopping de ma femme…»