“Le beau c'est boring !”

by Élisabeth Quin, 2010 (France)


Des portraits de stars désarmants de grâce, cinq tops au naturel, du noir et du blanc pour sublimer l’émotion… Les œuvres de ce roi de la planète mode sont quasi inscrites au patrimoine mondial. Célébré à Moscou, le dandy photographe nous a reçus chez lui, à Paris, pour une rencontre sans retouches. Rencontrer Peter Lindbergh, la star des photographes de mode, dissipe tous les clichés sur ce métier. L’homme est civilisé, cultivé, humble, pétri d’humour et d’autodérision, pas mondain, positif, jeune papa gâteux, et, bien qu’allemand, fagoté comme un professeur de littérature américaine en week-end. Lorsque enfin, son regard se pose sur vous, simple mortelle à poil gris, il ne vous complexe pas, mais vous sourit avec une énorme bienveillance. Son œil vaut de l’or, son rire devrait être remboursé par la Sécurité sociale. On comprend sa réputation d’être très aimable, on envie les Linda, Naomi, Christy, Milla, Tatjana, Helena qu’il a magnifiées, sans jamais les lisser ou les transformer en portemanteaux. Lindbergh, c’est un noir et blanc qui vient du cinéma expressionniste, une sensualité jamais scabreuse, des portraits sublimes et des images iconiques : Kate Moss androgyne en salopette, les «Supermodels» démaquillées… Alors que la Biennale photographique de Moscou propose deux expositions de Peter Lindbergh, (Invasion_et Cinéma jusqu’au 15 mai, au Grand Manège), le photographe nous a accordé un entretien revigorant. Au milieu des livres, des photos et d’une table recouverte elle aussi, passe une épouse discrète au prénom fassbinderien. Lindbergh fait admirer la veste de corrida offerte par Marie Sara et une photo de l’artiste Joseph Beuys, né dans la même région que lui, la Ruhr. «L’art était toute sa vie, aucun humour mais un génie…» Arroseur arrosé : notre photographe jubile et mitraille Lindbergh. «Je la comprends!» rugit-il. «Moi, en séance, je vais très vite. C’est un don de Dieu.» La photographe se lance «Je veux le rire de Peter! Il a une tête à rire tout le temps». «C’est parce que je suis gros ! Mais ne faites pas de couleur, que du noir et blanc sinon j’aurai l’air d’un cochon rose!» QUAND AVEZ-VOUS TENU UN APPAREIL PHOTO POUR LA PREMIÈRE FOIS? Très tard. Mon frère avait des enfants formidables et j’ai voulu les photographier. Je me suis acheté un petit Minolta. J’avais 25 ans, je n’avais jamais déclenché un appareil auparavant. J’avais tenté les Beaux-Arts, mais j’ai réalisé très vite que c’était beaucoup trop académique pour moi ! J’étais branché art conceptuel, Joseph Kosuth était mon idole et l’École nous faisait peindre des scènes bucoliques. Je voulais être artiste, pas peintre figuratif de moutons. POURTANT VOUS ÊTES DEVENU PHOTOGRAPHE, RÉALISANT DES PORTRAITS: ARTISTE FIGURATIF DONC… Oui, c’est vrai, mais ça va tellement plus vite avec la photo! Je ne sais pas si je suis un artiste. Je ne sais faire que ça, l’image, mais je ne suis un artiste que si mes travaux sont intéressants. ON AIMAIT L’ART DANS VOTRE FAMILLE? Pas du tout, au contraire! AU CONTRAIRE? Ça n’existait pas dans cette famille. Peut-être dans le rêve de ma mère… Je suis parti à 19 ans faire un tour d’Europe en auto-stop. Le wanderlust des Romantiques. Façon XIXe siècle! J’ai écumé l’Italie et je suis arrivé en Arles car je voulais passer du temps là où Van Gogh avait vécu et peint. Je suis resté huit mois là-bas. J’habitais dans une ferme, l’auberge de jeunesse locale, ça coûtait 1,5 francs par jour. Je ne pouvais pas me la payer ! Je réglais mon gîte en travaillant le matin dans les vignes. La ferme était derrière le fameux pont peint par Van Gogh. Et le reste du temps, je regardais… COMMENT ÊTES-VOUS PASSÉ DE VAN GOGH À VAN CLEEF, POUR RÉSUMER? (Il rit.) J’ai travaillé ~~en Suisse~~, je décorais des vitrines. J’ai exposé mes tableaux, eu ma période sculpture conceptuelle. J’avais inventé la théorie de la Permutation (il avait un pseudo d’artiste: Sultan, NDLR). Et au milieu des années 70, j’ai été l’assistant d’un grand photographe allemand au nom prédestiné, Hans Lux! Ma première série est parue en 1978 dans le mensuel Stern. L’ALLEMAGNE, SON CINÉMA, SES PHOTOGRAPHES VOUS ONT-ILS INFLUENCÉ? JE CROIS QUE VOUS AIMEZ BEAUCOUP LE TRAVAIL D’AUGUST SANDER? C’était un immense portraitiste. Nous venons de la même région. Il voulait documenter les visages, les professions en Allemagne, c’était un grand ! Ce qui a fondé mon esthétique, et je me sens prétentieux quand j’emploie ce terme, c’est la Ruhr, ses paysages industriels, ses usines, le noir et blanc des bâtiments, l’architecture, les fumées grises, lourdes… Mon goût pour le noir et blanc vient de là, de cette empreinte. ET DU CINÉMA ALLEMAND EXPRESSIONNISTE? De Metropolis! Ce film m’a beaucoup inspiré. J’ai découvert d’ailleurs à la Berlinale, en février dernier, une version inédite de trois heures, avec le montage d’origine que souhaitait Fritz Lang. Très décevant… Alors que le montage de Babelsberg d’est en ouest, c’est un chef-d’œuvre. Je l’ai vu quinze, vingt fois, je le connais par cœur. REVENONS A LA MODE. TOUT A CHANGÉ GRÂCE OU À CAUSE DE VOUS, AVEC LES «SUPERMODELS», CINDY, MILLA, HELENA, NAOMI PHOTOGRAPHIÉES PAR VOUS… ~~Et grâce~~ à Anna Wintour, surtout! Le patron de Vogue, Alexander Lieberman, était intrigué par mon travail en 1988, mais il trouvait que je me prenais la tête. Moi je n’aimais pas l’image de la femme proposée par le Vogue américain, une femme pétrifiée, hors de la vie, artificielle. Il m’a commandé une série sur ma propre vision de la femme. J’ai réalisé la fameuse photo avec les mannequins au naturel en chemise blanche. La série a fini dans un tiroir! Quand Anna est arrivée chez Vogue, elle est tombée dessus et m’a donné vingt pages, en disant: «C’est la nouvelle femme moderne.» J’étais bien d’accord. Une fille qui bouge, qui marche dans la rue, qui va avec le mouvement. AVEC CETTE SÉRIE, PUIS AVEC «THE MODEL AS MUSE», VOUS AVEZ CRÉÉ LA MODE DES MANNEQUINS? On ne crée rien. On peut révéler, mais pas créer! J’ai toujours fonctionné à l’instinct. Je ne prends aucune décision, je ne calcule rien. Je fais ce que je sens. Cette photo avec les cinq filles, elle était sans prétention, pas calculée, c’était d’une fraîcheur et d’une innocence totale. Ces filles avaient une personnalité extra, hors norme. PARLONS DES SUJETS QUI FÂCHENT, À PROPOS DE LA MODE ET DES MANNEQUINS… COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS L’OBSESSION DE LA MAIGREUR? Ça ne vient pas de la photo de mode, ça vient des défilés. C’est quoi un défilé ? Une succession de filles qui marchent en faisant la gueule. (Il rit.) Arrêtons de nous raconter des histoires ! Toute une chaîne de décideurs est responsable : les marques, les directeurs de casting, qui veulent que les filles soient maigres parce qu’un vêtement tombe mieux sur une fille maigre. C’est ça qui fait la dictature de la maigreur, pas les photographes. VOUS DÉPLOREZ LA GÉNÉRALISATION DE LA RETOUCHE PHOTOGRAPHIQUE, DU RECOURS À PHOTOSHOP? ON SE SOUVIENT DU SCANDALE DE LA COUVERTURE DE W AVEC DEMI MOORE DONT LE CORPS AVAIT ÉTÉ TOTALEMENT RETOUCHÉ. Il paraît qu’un projet de loi est à l’étude en France. Ça ne changera rien. Les Français légifèrent sans arrêt! Je constate que la retouche fabrique des corps irréels, des visages qui n’ont plus d’identité. C’est morbide. Avec la technique du numérique, que j’adore pourtant, on accède au moindre détail de la peau. La tentation de retoucher est grande. VOUS-MÊME PRATIQUEZ LA RETOUCHE PHOTOGRAPHIQUE? Le ~~moins~~ possible. Je refuse de gommer les singularités qui font une personnalité. Mais j’ai la chance d’être connu, je peux imposer de ne pas retoucher mes photos. Pour un jeune ambitieux, c’est plus difficile… L’époque est hantée par la jeunesse éternelle, le contrôle sur la procréation, le déni de la mort physique. Tout ça marche ensemble. Et la nature recule… VOUS AVEZ RÉALISE DES DOCUMENTAIRES, C’EST UNE PARTIE DE VOTRE TRAVAIL MOINS CONNUE. ON PEUT LES DÉCOUVRIR SUR VOTRE TRES BEAU SITE SITE INTERNET. Je suis un fou de danse et j’avais une passion pour la chorégraphe Pina Bausch. J’ai tourné il y a dix ans un film sur elle et sa compagnie, Tanztheater Wuppertal. J’avais fait un film sur les mannequins des années 90, assez drôle j’espère, et encore un sur The Actors Studio, l’école de Lee Strasberg. À chaque fois, je m’autofinance. RÉALISER UN FILM AVEC JEANNE MOREAU, ÇA DEVAIT ÊTRE MAGIQUE, NON? J’ai fait un film en banc-titrage photographique, Everywhere at Once, qui dure soixante-quinze minutes, et j’ai demandé à Jeanne Moreau d’en lire le texte. Le projet m’a coûté trois Mercedes! C’est l’histoire d’une femme à la recherche d’elle-même, une errance psychologique. Jeanne Moreau est tombée amoureuse de l’histoire, elle a été gentille de me le dire en tout cas, et nous avons développé le texte ensemble. C’était fantastique! CE QUI VOUS FAIT UN POINT COMMUN AVEC VOTRE MEILLEUR AMI WIM WENDERS QUI LUI A AUSSI FAIT TOURNER JEANNE MOREAU DANS JUSQU’AU BOUT DU MONDE. Wim est mon meilleur ami et il est né à quinze kilomètres de chez moi. Dans Palermo Shooting, son dernier film, un agent de photographe dit à son client très agité « arrête ces photos de mode stupides ! » et le photographe part en vrille. Wim m’a piqué deux ou trois dialogues… VOUS ÊTES, AVEC KARL LAGERFELD, L’AUTRE ALLEMAND MYTHIQUE DE LA RIVE GAUCHE PARISIENNE… ~~Karl~~ est le premier à avoir écrit un truc gentil sur moi. Il a dit: «J’aime bien Helmut Newton, mais je préfère être photographié par Peter Lindbergh!» Nous avons beaucoup de respect l’un pour l’autre. IL VOUS ARRIVE DE NE PAS POUVOIR PHOTOGRAPHIER UN VISAGE, MÊME UN BEAU? Surtout un beau visage. Le beau, c’est boring! J’ai eu cette discussion récemment. On me disait: «Vous adorez les jolies femmes.» Pas du tout! La beauté seule n’est pas du tout intéressante. Je viens de la Ruhr, et là-bas la beauté ne réside pas dans le joli, mais dans la dureté, l’âpreté des paysages. La mannequin Marie-Sophie est magnifique, mais pas du tout jolie. Je peux photographier une jolie femme, mais ça va prendre du temps! IL FAUDRA ATTENDRE QU’ELLE VIEILLISSE? Mais oui! Claudia, je la trouve beaucoup plus intéressante aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Les filles des années 90 avec lesquelles j’ai tant travaillé, Helena, Nadja, Cindy, sont vraiment toujours magnifiques. On ne les prend plus parce qu’on les a trop vues… c’est dommage. Je les ai photographiées récemment pour Harper’s Bazaar sans maquillage. La série a eu un succès hallucinant, le magazine ne s’est jamais autant vendu! QUI EST LA FILLE DES ANNEÉES 2010? Pour moi, dorénavant, ça se passe plus avec les actrices. Je ne travaille plus autant avec les mannequins, je laisse ça aux coiffeurs aux maquilleurs qui se déchaînent sur elles. Une actrice est dans la vraie vie, je respecte son travail, son parcours. Robin Wright, avec laquelle j’ai fait une longue série, m’a bouleversé. Et puis, on se choisit mutuellement, c’est si bon! Elle n’est pas «bookée» par un agent. VOUS AVEZ PHOTOGRAPHIÉ ISABELLE HUPPERT, LE PORTRAIT ÉTAIT DANS L’EXPOSITION QUI LUI ÉTAIT CONSACRÉE… Sa passion, c’est la photographie et se faire photographier. Elle est incroyable, transparente. Elle est fantastique ! Devant un appareil photo, elle est vraiment là, ça vibre. C’est la plus belle chose de ce travail, les portraits, lorsqu’il y a cette vibration qui émane d’un visage… C’est le retour aux sources et la justification absolue de ce métier.