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Peter Lindbergh :
La photographie vue par un bâtard
Entretien avec Heinz-Norbert Jocks
H.-N.J. : Avant de devenir photographe, vous avez fait des études
de peinture à l’Ecole des arts appliqués de
Krefeld…
P.L. : –…oui, mais je n’avais pas vraiment d’idée
précise derrière la tête. En vidant la cave
de mon ancienne maison, j’ai trouvé des sacs en plastique
et des cartons avec mes tableaux de l’époque. Je ne
me souvenais plus très bien de ces peintures. Mon dernier
projet, c’était de faire passer des psycho-tests pour
une exposition et de les exposer en même temps. Je les ai
trouvés dans ces affaires en même temps que d’autres
notes. C’est d’ailleurs intéressant, car c’est
moi qui à vingt-quatre ans faisais passer ces tests. Ils
étaient accompagnés d’une appréciation
plutôt bête, mais d’une précision remarquable.
Mon dernier espoir lié à l’art était
de faire progresser mes propres conceptions esthétiques,
je voulais en profiter à titre personnel. C’est d’ailleurs
la raison pour laquelle je voulais faire passer ces psycho-tests.
Malheureusement j’ai appris par mon frère, qui est
lui-même psychanalyste, que ces tests étaient utilisés
par les entreprises pour évaluer le profil de leurs employés
afin d’améliorer ainsi leur force de travail. Ça
m’a tellement déprimé que j’ai arrêté
net !
H.-N.J. : Qu’est-ce qui vous intéressait dans l’art
? Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt,
votre motivation et que comptiez-vous faire ?
P.L. : Vous voulez savoir pourquoi on devient artiste ? Je ne sais
pas si on naît avec le désir d’exprimer quelque
chose…
H.-N.J. : Il n’y avait pas d’art dans votre famille
? Rien qui ait été en rapport avec l’art ?
P.L. : Non, pas vraiment. Ma famille n’était pas contre,
mais l’art ne faisait pas vraiment partie de notre univers.
Malgré tout, ma mère avait certains rêves quant
à la culture. Nous n’avions pas d’argent, donc
elle faisait ses habits elle-même. Dans une famille comme
la nôtre, à Duisburg, c’était quand même
un acte créatif, voir même artistique. Mais ça
ne lui suffisait pas. Elle avait aussi d’autres ambitions
pour mon frère et pour moi. Il est fort possible que nous
ayons assimilé les rêves de nos parents pour les réaliser
plus tard. En tout cas, il n’y avait pas beaucoup plus de
culture que ça. De la même façon que d’autres
se payaient un abonnement de théâtre sans intérêt
particulier, mon père était très fier de son
abonnement à un club de livres. Il les rangeait sur une étagère
sans même les avoir lus ; elle était simplement fixée
au mur avec deux équerres en acier de mauvaise qualité
et elle ployait légèrement au milieu.
Un jour, ma sœur a ramené quelqu’un de très
intéressant à la maison, un architecte musicien qui
m’a depuis ce moment-là énormément inspiré.
Il tapait par exemple contre le mur en disant que la douleur n’était
que le fruit de l’imagination. Comme mon seul intérêt,
à l’époque, c’était le handball,
je ne faisais pas trop attention au monde qui m’entourait.
H.-N.J. : Comment êtes-vous venu à la peinture ?
P.L. : Je m’en souviens comme si c’était hier.
Un des objets les plus importants chez mes parents était
une encyclopédie que j’aimais feuilleter parce que
j’aimais bien les images. C’est là que j’ai
découvert une Africaine aux seins lourds qui portait un bébé,
mais aussi le « Cavalier bleu » de Franz Marc et des
tableaux de Gauguin. De temps en temps, je copiais ces images au
pastel sur la table de la cuisine. Mais c’est surtout grâce
à mon beau-frère, dont je viens de parler, que j’ai
commencé à m’intéresser à l’art.
H.-N.J. : Voyez-vous une relation entre la peinture et la photographie
?
P.L. : Non, pas vraiment.
H.-N.J. : Qu’est ce qui vous a amené à la photographie
?
P.L. : Ça m’a toujours un peu intéressé,
j’avais des photos au mur. Mais quand je feuilletais des magazines,
c’était sans idée particulière. Tout
ça à changé le jour où mon frère
a eu des enfants que j’ai voulu prendre en photo. Je me suis
donc acheté un petit appareil d’occasion. Puis j’ai
lu le livre de Feininger qui donnait des explications hautement
complexes sur la photographie, les temps de pose etc.
H.-N.J. : Pourquoi avez- vous voulu prendre les enfants de votre
frère en photo ?
P.L. : Les petits enfants sont formidables dans leur abandon et
leur sincérité. Ils ne se protègent pas en
construisant un mur autour d’eux, ils n’ont pas non
plus une image d’eux-mêmes qu’ils veulent communiquer
à l’extérieur. Ils sont sans masque, sans attitude.
C’est ce qui m’a convaincu qu’il est possible
de montrer quelqu’un au-delà de ce qu’il veut
montrer de lui-même.
Plus tard, quand j’étais assistant chez Lux, je me
suis vite rendu compte que les adultes ont perdu toute aptitude
à la sincérité face à l’objectif.
Ils jouent la comédie, ils se la jouent à eux-mêmes
et la jouent au photographe. Le grand défi du portrait consiste
donc à trouver la faille dans ce mur.
H.-N.J. : Avez-vous développé des stratégies
pour que vos portraits soient plus naturels ?
P.L. : Il n’y a ni technique ni stratégie, il n’y
a pas de recette. On ne peut qu’être honnête soi-même
et ne pas jouer la comédie avec les autres. Je ne sais pas
faire autrement.
Quand je tombe sur des gens qui se fabriquent une image qu’ils
voudraient donner d’eux-mêmes, la seule chose qui compte,
c’est l’attitude qu’on a en tant que photographe.
A partir du moment où je suis, moi, parfaitement normal,
ils se montrent eux aussi comme ils sont habituellement. D’abord
c’est un processus passionnant, mais cela permet aussi parfois
à certaines personnes de découvrir en elles quelque
chose qu’elles ignoraient jusqu’alors. Je cherche à
toucher ce qui est vraiment là derrière l’image.
H.-N.J. : Profitez-vous du dialogue avec l’autre ?
P.L. : Naturellement, moi aussi j’apprends quelque chose,
et je suis heureux quand ça marche. Il arrive souvent que
je travaille avec les mêmes personnes sur plusieurs années,
ce qui crée une relation de confiance. Ça facilite
beaucoup les choses. C’est plus difficile quand il s’agit
de quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré
auparavant – comme lorsque j’ai fait le portrait de
Jeanne Moreau, dont je ne connaissais que les films. Pour elle,
c’était une séance photo comme les autres. Les
Américains ont la mauvaise habitude de faire comme si on
savait tout sur la personne en face de soi, on lui donne l’impression
d’adorer son travail, et après coup on se rend compte
que rien de tout cela n’était vrai. D’ailleurs
en fin de compte, les photographes ne connaissent souvent même
pas le nom de la personne. C’est la rhétorique de ce
milieu. Ce qui était bien dans ma rencontre avec Jeanne Moreau,
c’est qu’elle connaissait vraiment certaines de mes
photos et séries. Pendant le court moment où nous
avons travaillé ensemble, nous avons créé une
proximité vraiment amicale. En règle générale,
on ne revoit pas les gens après la première séance.
On n’a donc vraiment que les deux heures de la séance
pour créer une atmosphère de confiance. La photo de
Jeanne Moreau était si profonde qu’aujourd’hui
encore, ça continue de me surprendre.
H.-N.J. : Comment s’est passée votre rencontre ?
P.L. : Elle a montré beaucoup de bonne volonté, et
nous nous sommes rapidement bien entendus. Lorsqu’on se sent
accepté au point de ne plus avoir besoin d’un espace
de protection, on change d’apparence, ce n’est pas comme
quand on se sent mal à l’aise parce qu’on ne
sait pas ce que pense l’autre. Sur la photo que j’ai
prise d’elle, on voit qu’elle a accepté de se
montrer là où on la sent plus fragile, plus sensible.
Elle a abandonné toute réserve. On retrouve dans ses
traits tout ce qu’on peut savoir sur elle parce qu’elle
accepte de se montrer telle qu’elle est.
H.-N.J. : Est-ce que vous vous préparez pour les séances
en vous projetant dans une ambiance particulière, pour Jeanne
Moreau par exemple, en regardant quelques-uns de ses films ?
P.L. : Je ne regarde rien, je réagis dans l’instant.
C’est beaucoup plus efficace que de vouloir à tout
prix tout savoir sur la personne avant parce que ça rend
toute véritable rencontre inutile par la suite. Ce qui est
si bien dans ces quelques heures qu’on peut passer ensemble,
c’est qu’il y a quelque chose qui se passe directement.
Avec Jeanne Moreau, évidemment, il est difficile d’oublier
toute l’histoire qu’on s’est faite à son
sujet dans sa tête. Mais pour ce travail, rien n’a été
retouché. J’avais dit à mon agent qu’il
fallait surtout ne toucher à rien. Beaucoup de magazines
n’ont aucune pudeur, aucune sensibilité et aucune intelligence
de ce genre de choses et confondent la beauté et les visages
complètement retouchés. Heureusement, dans ce cas
particulier, je m’étais trompé. Ce sont eux
qui ont appelé pour me demander s’ils pouvaient publier
la photo sans la retravailler. Cette image représente la
synthèse de ce que j’ai voulu montrer d’elle.
H.-N.J. : Est-ce que vous cherchez à vous projeter complètement
dans la personne en face de vous pour en apprendre le plus possible
?
P.L. : Oui, j’aimerais que quand on regarde mes portraits,
on ait l’impression, contrairement à d’autres
photographes, de voir à travers la personne. La raison pour
laquelle nous sommes tellement fascinés par les visages,
c’est que plus on devine ce qui se cache derrière,
plus on est indulgent.
H.-N.J. : Qu’est ce qui fait qu’une photo est juste
? La concentration de plusieurs moments d’une personne ?
P.L. : Quand on prend quelqu’un en photo, c’est comme
de donner son opinion sur cette personne. La photo devient le lien
entre ce qu’on sait, ce qu’on sent et ce qu’on
voit. C’est ce qui fait qu’un portrait est bon, mais
cela vaut aussi pour une série de mode.
H.-N.J. : Est-ce qu’il est déjà arrivé
que l’image que vous aviez de quelqu’un avant une séance
change complètement dès le premier moment de la rencontre
?
P.L. : C’est difficile à dire, parce que je ne me pose
pas de questions en amont, par exemple je ne veux pas savoir comment
tel ou tel célèbre acteur américain dont je
dois faire le portrait est « en vrai ». Je ne connais
que son image de cinéma, par exemple celle de quelqu’un
qui, malgré une certaine sobriété, a un bon
instinct pour les films grand public. J’y avais certes pensé,
mais quand je l’ai eu en face de moi, j’ai tout oublié.
En fait, au bout du compte, j’ai quand même changé
d’avis encore une fois parce qu’il était vraiment
comme sa réputation… Ça signifie simplement
que quand commence à travailler avec une idée toute
faite dans la tête, on a du mal à s’en défaire.
H.-N.J. : Est-ce que c’est important pour votre travail de
photographe de voir des bâtiments, des gens, des choses ?
P.L. : C’est ce dont je me nourris. Ça déclenche
énormément d’émotions. Lorsque par exemple
j’ai traversé la Ruhr il y a quelques mois, j’ai
eu une véritable décharge d’émotions.
Tout le langage formel de mon enfance a resurgi. Tout était
à nouveau devant moi, pour de vrai, même si tout était
un peu mieux arrangé. Lorsque je me promène la nuit
au milieu des lumières des usines, ça réveille
en moi des sentiments très profonds.
H.-N.J. : Avez-vous appris à voir à travers la photographie
?
P.L. : Quand je voyageais autrefois en autostop et que je voyais
le coucher de soleil depuis le bord de la route, j’étais
toujours très attentif aux impressions de lumière
et de structures. Mais on acquiert avec le temps une grille de pensée
et d’action. Aujourd’hui, je vois tout d’un œil
pratique, en me demandant comment je ferais pour prendre les choses
en photo et pourquoi. Ce côté pratique est plutôt
perturbant par rapport au regard innocent.
H.-N.J. : Quand vous voyez des lieux ou des espaces, est-ce que
vous les envisagez comme des décors possibles pour une photo
?
P.L. : Absolument. Quand je vois quelque chose, je le vois toujours
avec un regard utilitaire. Comme s’il y n’y avait aucune
autre raison d’être à un endroit que celle d’imaginer
ce qu’on pourrait en faire… C’est dommage.
H.-N.J. : Qu’est-ce qui est plus intéressant pour vous,
une exposition à Oberhausen ou une exposition à Paris
?
P.L. : A Oberhausen, il y a quelque chose de chaleureux, de personnel.
Ma relation avec la Ruhr, l’endroit de mon enfance, je l’ai
dans la peau. On ne s’en débarrasse pas comme ça.
C’est probablement parce qu’ils me rappellent la Ruhr
que, où que je sois, je choisis les endroits les plus sordides
pour les photographier. Bien que Duisburg soit incroyablement laid,
j’y ressens un sentiment de sécurité et une
certaine beauté. Un jour, en traversant la Ruhr, j’expliquais
ça à des amis, et ce fut la perplexité générale.
Si j’y vois une forme de beauté, c’est à
cause de certaines structures visuelles qui sont en moi, du fait
que c’est là que sont mes racines. Pour des personnes
extérieures, c’est quasiment inimaginable. Pour les
autres, c’est la laideur à l’état pur,
alors que ces rues de la Ruhr déclenchent aussitôt
en moi le désir de faire des photos. L’énergie
que je sens dans des hangars désaffectés ou dans d’autres
lieux dont la splendeur est révolue et que je trouve poétiques,
m’inspire des histoires ; mais j’ai trop travaillé
dans ce genre de lieux, j’ai donc dû faire autre chose.
H.-N.J. : Les lieux sans beauté vous inspirent plus que ceux
qui sont par essence impressionnants ?
P.L. : Quelqu’un qui vient de Duisburg ne verra pas la même
chose dans le désert du Nevada que quelqu’un qui vient
des bords de l’Alster à Hambourg. L’affinité
qu’on peut avoir pour certains lieux a, comme déjà
dit, beaucoup à voir avec les expériences visuelles
qu’on a faites dans sa petite enfance.
H.-N.J : En mettant en scène la lumière, vous esthétisez
des espaces qui ne sont pas beaux, vous leur conférez une
aura.
P.L. : Oui, car, personnellement, je les trouve beaux. Je fais partie
des gens qui trouvent les coulisses nettement plus intéressantes
que la scène proprement dite.
H.-N.J. : Pourquoi alors avoir choisi d’habiter Paris ?
P.L. : Même si l’Allemagne est en train de beaucoup
changer, c’est malgré tout un pays totalement décentralisé.
Si on veut travailler à un niveau élevé, avec
des personnes de même niveau que vous, il faut travailler
dans une ville centralisée, puisque c’est là
que se trouve l’élite. J’ai fini par réaliser
que si on a besoin de gens très bons, il faut travailler
à Paris. Comme de toutes façons je travaillais souvent
à Paris, j’ai pensé que finalement ça
ne valait plus la peine de rentrer. C’est donc une décision
qui s’est prise toute seule.
H.-N.J. : La ville a-t-elle changé à vos yeux ?
P.L. : Quand je m’y suis installé, j’étais
tellement excité et totalement enchanté par sa beauté
que je ne pouvais pas m’empêcher de prendre des photos.
Aujourd’hui, j’ai du mal à photographier ce qui
est typiquement parisien, même si j’ai essayé
de le faire il n’y a pas très longtemps pour Harper’s
Bazaar. Le résultat n’est pas très brillant.
Paris comme décor, c’est-à-dire la place de
la Concorde, le Flore, les jardins etc…, ce sont entre-temps
des clichés qui ont perdu tout intérêt. Les
seuls endroits de Paris que je pourrais encore trouver intéressants
seraient plutôt les banlieues ou les quartiers où les
conditions de vie sont plus dures. En revanche, ma vision de New
York ne s’est pas émoussée au fur et à
mesure que j’y travaillais. Peut-être parce que c’est
une ville moins contrôlable et plus détruite, et que,
d’une certaine manière, elle me rappelle Duisburg.
H.-N.J. : Vous sentez-vous plus chez vous à Paris que dans
la Ruhr?
P.L. : Ça fait quand même 25 ans que j’habite
Paris… Mais c’est à peu près pareil. Mon
sentiment d’appartenance visuelle est naturellement plus fort
dans ma région d’origine que tout ce que j’ai
pu acquérir pendant ces vingt-cinq dernières années
en France.
H.-N.J. : Vous vous trouvez confronté au quotidien avec la
culture française. Quelle importance est-ce que ça
a pour vous ?
P.L. : Ces composantes françaises ne représentent
qu’une partie de ma conception de la culture en général
puisque je voyage sans arrêt. Quand on est toujours en train
de photographier, on n’est jamais à cent pour cent
quelque part. Quelqu’un qui travaille sans cesse n’a
pas le temps de s’intéresser à ce qui se passe
dans la culture autour de lui, ce qui n’est pas le cas quand
votre travail, précisément, relève de la culture.
Ce que je veux dire par là, c’est que je n’ai
pas vraiment intériorisé grand-chose de la culture
française, puisque je n’y participe pas vraiment. Ce
que j’ai, c’est une espèce de culture bâtarde
faite de fragments de cultures diverses. La photographie Lindbergh
est un produit de ce métissage.
H.-N.J. : Quand avez-vous trouvé votre propre style ?
P.L. : Au bout de cinq ans de travail à Düsseldorf,
juste avant de partir pour Paris, j’ai fait un travail pour
le magazine Stern. Après avoir vu mon premier travail pour
Willy Fleckhaus, la rédaction du Stern à Hambourg
m’a proposé un contrat pour une histoire de 14 pages
sur les collections à Paris. Ce travail relativement simple,
avec beaucoup de projecteurs et d'ombres partout, s'était
fait comme ça, de manière très innocente et
sans référence directe. Je ne sais même pas
si l’histoire était bien. Toujours est-il que cette
série a fait l'effet d'une bombe ; j’avais utilisé
un fond moucheté, et à cette époque-là
on n’avait encore jamais rien vu de semblable. Et curieusement,
je dois ce succès à une erreur : j'avais donné
comme modèle à un décorateur de théâtre
de Düsseldorf une photo d'Irving Penn dont l'arrière-plan
était d'un gris légèrement nuageux. Or, il
l’avait interprétée tout à fait autrement
et ce qui en est sorti était effectivement totalement différent
! C'est de cette erreur pointilliste qu’est née l’absolue
originalité de la série du Stern.
H.-N.J.: Vous faites au moins deux types de photographies. D'une
part, le portrait qui se concentre sur la personne et d'autre part
les mises en scène très théâtrales. Quelle
est votre relation au théâtre?
P.L.: Je n'ai jamais été particulièrement cultivé.
Mais chaque fois que je vois quelque chose de particulier, je suis
profondément touché. Comme pour Pina Bausch et le
groupe Sankai Yuku du Japonais Ushio Amagatsu, qui sont tous deux
une forme d’avant-garde. C'est par Raimund Hoghe, qui était
son dramaturge à l'époque, que j'ai fait la connaissance
de Pina Bausch il y a vingt ans. Barbe bleue, une de ses premières
pièces, m'a énormément impressionné,
c’est une expérience fondamentale qui m'a beaucoup
inspiré. Je suis convaincu que la prédilection que
j’ai pour les chaises telles qu’on les voit dans mes
photos est née de sa pièce Café Müller.
Les chaises, surtout celles qui ont déjà servi, sont
pour moi l'expression de quelque chose de très personnel.
H.-N.J.: Vous avez d'ailleurs aussi rendu hommage à Pina
Bausch?
P.L.: Oui, dans une série pour Vogue Italie. Nous avions
accroché tout un tas de photos de danse contemporaine au
mur et nous avons essayé de rendre dans la série les
sentiments que pouvaient susciter ces photos.
H.-N.J.: Qu'est-ce qui vous a impressionné dans le groupe
de danse japonais?
P.L.: Ce qu'on voit sur scène nous est tellement étranger…
Dans l'une de leurs pièces les plus connues, des danseurs
aux crânes rasés portent des jupes blanches taillées
dans un tissu très rigide. A l'époque, Amagatsu dansait
avec un faune, les danseurs étaient suspendus la tête
en bas à des cordes, ils gardaient tellement longtemps la
position que leurs crânes menaçaient d’exploser.
H.-N.J: Quels sont les films et les réalisateurs qui vous
ont inspiré?
P.L.: Pour quelqu'un qui, comme moi, a grandi dans la Ruhr, Metropolis
fut un événement incroyable. Tout ce que je connaissais
de ma vie de tous les jours, les usines, les trois huit, les ouvriers
etc., se trouvaient par la grâce de ce film transformés
en un chef-d'œuvre visuel.
H.-N.J.: Quel est le rôle de la narration, des histoires qu’on
raconte, dans vos photos ?
P.L.: Je ne sais pas si ça vient du cinéma ou si c'est
le fruit de solutions ad hoc. Cela fait vingt ans que je travaille
principalement pour le Vogue italien dont les reportages de mode
sont très longs, en général autour d’une
trentaine de pages, parfois jusqu'à quarante-huit. La question
se pose donc de savoir si une série aussi longue est possible
sans raconter une histoire. Raconter une histoire, aussi simple
qu'elle soit, aide parce que ça vous donne un fil conducteur.
Quand on n’a pas d'histoire à suivre, on peut juste
demander au mannequin de poser de telle ou telle manière.
C'est un peu ennuyeux à la longue. L’approche narrative
rend la chose bien plus intéressante, à la fois pour
moi, mais aussi pour les autres parties en présence. Un jour
par exemple nous avons raconté une histoire toute simple
à Los Angeles. Rita S. laisse ses enfants à son frère
et sa belle-sœur pour faire fortune à Hollywood sous
un faux prétexte. Malgré sa promesse de revenir un
week-end sur deux, elle ne revient que tous les trois mois pour
rendre visite à sa fille. A partir de cette histoire toute
simple, nous avons développé un récit visuellement
intéressant, que nous avons photographié dans une
de ces stations-service-motel dans le désert près
de Los Angeles.
H.-N.J.: Comment vous viennent ce genre d'idées ?
P.L.: J’ai sans arrêt des impressions qui tournent dans
ma tête comme dans un tambour de machine à laver, et
c’est comme ça que je trouve des images et des histoires.
H.-N.J.: Est-ce que vous vous intéressez aux histoires des
gens que vous rencontrez ? est-ce qu’elles vous inspirent
parfois pour une fiction ?
P.L.: Ça peut arriver, oui. Il est difficile de faire la
différence entre fiction et réalité. L'histoire
que m’a récemment racontée un mannequin deviendra
peut-être un jour une série. Quand elle était
jeune, elle habitait dans deux mobil-homes avec un père braillard,
sa mère et ses frères, tous des fumeurs invétérés,
et on n’ouvrait jamais les fenêtres. On peut sûrement
développer quelque chose de très intéressant
à partir d'une histoire vraie comme ça.
H.N.J.: Est-ce que vous voyagez pour découvrir des décors
pour vos photos?
P.L.: Je ne voyage pas dans le but de trouver des lieux comme l'a
fait par exemple Wim Wenders pour son film Paris, Texas. Je tombe
sur des endroits par hasard. Souvent ce sont les gens avec lesquels
je travaille, ou bien des agences, qui attirent mon attention sur
des lieux parce qu'il savent ce qui me plaît.
H.-N.J.: Il y a deux ans, vous avez passé l’hiver en
Inde pour vous ressourcer. Comment se fait-il que vous ne photographiez
jamais de mode là-bas ?
P.L.: Parce que je m'intéresse à l'Inde pour d'autres
raisons. A ce propos, à dix heures de Goa, à Hampi,
il y a un paysage lunaire avec de gigantesques pierres noires que
j'ai découvert par hasard en moto. Les temples sont entourés
de poteaux électriques avec des câbles qui pendent.
H.-N.J.: Vous avez choisi ce métier parce qu’il vous
permet de voyager ?
P.L.: Peut-être qu'on choisit ce genre de métier pour
des raisons qu'on ne connaîtra jamais. Certaines personnes
ont des vies très statiques, leur seul souci est de ne pas
déjeuner plus tard que midi et demi. Pour ceux qui ont besoin
de savoir d'avance ce qu'ils vont faire et quand, ce genre de détail
peut devenir un problème. Cette forme d'immobilité
se met en place là où il ne se passe pas grand-chose.
Quand je travaille, j'ai toujours l'impression d'être bousculé
dans tous les sens. Il y a des gens qui me complimentent sur ma
manière de tout maîtriser. Pour ma part, je me jette
toujours à corps perdu dans ce que je fais, et donc je ne
sais pas toujours ce qui va se passer, mais j'essaie de prendre
les choses comme elles viennent. C'est ça pour moi, la mobilité.
Je n'ai pas besoin de tout contrôler. Même pour les
grosses productions, j'essaie d'avoir le plus de liberté
d'action possible pour laisser place au hasard qui fait parfois
si bien les choses.
H.-N.J.: Est-ce que vous vivez en prise sur le présent ?
P.L.: Absolument. C'était d'ailleurs écrit dans ce
fameux test que j'ai passé à vint-trois ans. A l'époque,
ma femme m'avait dit : « tu vois, tu te fiches complètement
de ce qui s'est passé avant ou de ce qui va se passer demain.
Il n'y a que le moment présent qui t'intéresse ! »
Ce à quoi je lui ai demandé si c'était grave.
Pour elle, ça l’était, car « il faut aussi
savoir penser à l’avenir ». Bien sûr, j'ai
des rêves que je veux réaliser un jour et qui me font
penser à l’avenir. Plus je suis ouvert à ce
qui m'entoure quand je fais une photo, plus il y a de chance qu'il
en sorte quelque chose d'inattendu. Mais malgré tout, le
chaos n'est pas du tout une condition suffisante du succès.
Mais pas non plus le fait d'avoir tout prévu à l'avance
– tout cela produit plutôt un résultat sans âme.
Même dans le chaos le plus total, il faut savoir accorder
sa place à l'essentiel, c'est-à-dire à la personne
autour de laquelle tourne la production. C'est ce que j'ai appris
en cherchant à maîtriser le chaos. Quand je vous vois
par exemple en face de moi, je vois vite comment je vous prendrais
en photo. J’ai vécu des situations où tout avait
été préparé à l’avance
et où je me suis rendu compte dans le courant de la production
que ça ne marcherait pas. C'est plus productif de n’avoir
en tête que les grandes lignes. Évidemment, si on sait
qu'on veut faire quelque chose avec des voitures, il voit mieux
qu'elles soient là quand on en a besoin ; mais c'est mieux
de ne pas toujours savoir exactement ce qu'on va en faire. Et c’est
ce qui désespère parfois les gens qui me demandent
dès huit heures du matin ce qu'il faut faire des voitures
! Je commence d'abord par les freiner, mais une heure plus tard,
ils veulent toujours savoir ce qu'il faut en faire ! De même,
je préfère ne pas dire tout de suite aux personnes
que je photographie ce que je veux faire et ce que j’attends
d’elles. Les choses prennent forme lentement. Ainsi, on peut
réagir à ce qui se passe sur le moment au lieu de
répéter ce qu'on avait préparé plusieurs
semaines auparavant. Il faut évidemment une certaine expérience
et une bonne dose de confiance en soi pour ne pas se laisser angoisser
par une telle improvisation. Tout à coup il fait nuit, on
n’a rien fait, et il n’y a que le désordre qui,
de plus, a coûté fort cher… Mais ce que je veux
dire, c'est qu'il faut laisser une chance à l'instant.
H.-N.J.: Qu'est-ce qui est possible avec la photo de mode et qu'on
ne peut pas faire ailleurs ?
P.L.: Justement cette grande liberté. Quand je fais de la
publicité pour un nom, je suis bien obligé d’en
tenir compte puisqu'il a y un produit derrière. Pour toutes
les séries que je réalise pour le Vogue italien par
exemple, je peux faire absolument ce que je veux. Quand je propose
une idée à la rédactrice en chef Franca Sozzani,
elle est généralement d'accord. Je peux mener l'idée
à bien comme je le pense, et je n'ai pas besoin de demander
s'il faut que mes photos soient verticales ou horizontales, en noir
et blanc ou en couleurs… Quand j'ai fini, je compose le tout
sur trente pages à la photocopieuse, et c'est ce modèle
qui sera finalement imprimé. Un vrai luxe!
H.-N.J.: Est-ce que vous faites une différence entre un travail
qui vous a été commandé et un travail que vous
avez fait d’abord pour vous ?
P.L.: Non, pas vraiment. Beaucoup de commandes m’autorisent
la même liberté que les séries libres. La photographie
de pub est plus restreinte, puisqu'elle est toujours liée
au concept de la campagne, elle est donc plus commerciale, mais
là aussi on peut malgré tout se réaliser.
H.-N.J.: Est-ce que le photographe que vous êtes réagit
aux événements politiques au jour le jour ?
P.L.: En général, tout ce que je fais tourne autour
de la fiction, parce que la fiction n’implique aucune contrainte
de logique et de responsabilité.
H.-N.J.: Qu'est-ce qui vous différencie d'autres photographes
de mode?
P.L.: Il y a quelques années, j'ai pris la décision
de m'impliquer le moins possible dans le monde de la mode, parce
que je n'aime pas le nivellement des photographes qui font les défilés.
Ils finissent par suivre tous les mêmes impulsions. Je rêve
d’être un photographe de mode qui serait indépendant
du milieu de la mode. Je suis mon propre calendrier. Je sais à
quel point il est impressionnant d’assister à un défilé
de Dior par John Galliano. Sa dernière collection, inspirée
de la Chine, pour Dior Haute Couture était tellement incroyable
que chaque pièce mériterait d’entrer au musée.
Cette vision de la mode est la plus forte que j'aie vu après
celle de « Comme des Garçons » il y a vingt ans.
Je regarde les images des défilés, mais je n'y vais
que très rarement. Quand on a pris ses distances par rapport
au calendrier de la mode, on trouve enfin le temps pour ses propres
visions. Si on arrive à développer une idée
unique et indépendante, il arrive parfois que les couturiers
s'en inspirent. Il y a quelques années, la styliste Babette
Djian a demandé à des couturiers de dessiner une collection
égyptienne pour une série dans son magazine. Nous
l'avons photographiée, et la saison d'après la tendance
était lancée.
H.-N.J. : Que pensez vous de la mode en tant que phénomène
?
P.L. : Je suis assez critique pour ce qui est de la mode comme moyen
d’expression. Dire que la mode est un outil d'épanouissement
personnel est un lieu commun. Je me souviens qu'il y a quelques
années, j'avais rencontré par l'intermédiaire
de mon frère la célèbre psychanalyste PRENOM
?Meistermann, la femme du non moins célèbre peintre
de Cologne. Lorsqu'elle m’a demandé ce que je faisais,
j’ai rougi. Quand je lui ai répondu en hésitant
que j'étais photographe de mode, elle a réagi de manière
inattendue. Elle trouvait ça formidable, car, d'après
elle, sans la mode, le monde serait placé devant un grand
dilemne. Pour beaucoup de gens, la mode est la seule façon
de s’exprimer en tant qu’individu et de trouver sa propre
identité. Ce que je trouve problématique, puisque
ça signifie que l’on peut s’acheter une identité
sans rien avoir à faire par soi-même. Pour autant qu’on
puisse en juger, la mode est alors le reflet de celui qui la porte.
Les gens qui ont peur de vieillir, en particulier, s’habillent
souvent comme s’ils couraient contre le temps qui passe…
H.-N.J. : Est-ce que vous cherchez à pratiquer une photographie
intemporelle ?
P.L. : Si certaines de mes photos continuent à fonctionner
longtemps, c’est sans doute plutôt fortuit. Plutôt
que de courir après les tendances du moment, je trouve qu’il
vaut mieux suivre ses convictions et ses visions et les exprimer,
par exemple son image de la femme. C’est la raison pour laquelle
certaines photos d’il y a quinze ans ont parfois l’air
d’avoir été prises hier. Mais je ne vais pas
jusqu’à éviter les accessoires pour qu’elles
soient hors du temps.
H.-N.J. : Aujourd’hui, tout le monde croit comprendre la photographie.
Mais la lecture d’une photo nécessite un certain apprentissage.
Est-ce que vous voyez la photographie d’une autre œil
qu’un amateur ?
P.L. : Quand on est soi-même photographe, on comprend plus
facilement pourquoi le photographe a choisi telle ou telle méthode.
On peut reconstituer la manière de procéder et les
problèmes qu’a pu poser telle ou telle photo. On voit
si le photographe a eu raison de prendre la photo de telle ou telle
façon. En fin de compte, c’est la personne qui prend
la photo qui est responsable de l’impression que produit celle
ou celui qu’il photographie. C’est sa photo.
H.-N.J. : Quelles sont les expériences qui vous ont fait
avancer ?
P.L. : C’est comme pour cet entretien. Je me rends compte
de choses auxquelles je n’aurais pas pensé si nous
n’étions pas en train de discuter. Une belle lumière
ne suffit pas. C’est seulement quand l’âme de
la personne transparaît sur la photo que j’ai l’impression
d’avoir fait mon travail de photographe. Ce qui m’a
également beaucoup aidé, c’est, comme déjà
dit, de me concentrer sur le moment de la photographie. Il faut
aussi expérimenter sur la forme pour éviter de tomber
dans le conventionnel. Je me souviens d’une série que
j’ai faite avec Linda Evangelista pour Harper’s Bazaar
dans les rues de Brooklyn. Pour produire une certaine tension dans
ces photos où le mannequin marche dans la rue, j’ai
joué sur le cadrage et ainsi le résultat est très
graphique et peu conventionnel. Pour un autre reportage, je n’ai
même pas regardé à travers l’objectif,
ce qui fait que j’ai moi-même été surpris
du résultat. Pour le Vogue Homme américain, j’ai
pris des photos noir et blanc avec un petit appareil autofocus.
En procédant ainsi, on oublie tout ce qu’on a jamais
appris sur la composition. Faire fi de toutes ces règles
de composition est la garantie d’un résultat non conventionnel.
Comme l’appareil était bien plus petit que d’habitude,
les personnes à photographier se sentaient moins observées
et, du coup, c’est une autre image de leur personnalité
qui se fait jour.
H.-N.J. : Qu’est-ce qui fait qu’une image est bonne
?
P.L. : Quand elle fait naître des émotions, quelle
que soit leur nature, et peut-être quand elle touche en moi
quelque chose qui m’importe. Tout le monde a dans sa tête
des modèles formels qui doivent être dépassés
pour que voient le jour d’autres photos que celles qu’on
voit partout. Le but étant de combiner un certain contenu
avec une composition plaisante, ou bien alors révolutionnaire.
H.-N.J. : Avez-vous utilisé d’autres méthodes
pour vous déjouer vous-même ?
P.L. : Considérer par exemple tout ce qu’on a appris
ou vécu comme caduc. Ou bien faire ce que j’ai fait
dans le sud de l’Inde. La fièvre du travail m’avait
saisi en plein hiver, et j’ai eu l’idée de faire
un livre de reportage. Je n’ai même pas regardé
dans l’objectif, j’ai tout simplement pris des photos
à bout de bras, sans vérifier. En trois ou quatre
ans, j’avais accumulé une quantité de films.
Le résultat était très intéressant,
mais pas de la façon que j’ai décrite : le livre
repose sur une autre forme de souvenir. Quand on est quelque part
et qu’on prend des photos en faisant attention à la
composition, on a un effet de déjà vu en les regardant,
les images ne vous étonnent pas. L’autre forme de souvenir
dont je parle ne repose pas sur quelque chose de vu. Parfois on
ne reconnaît que des détails. Prenez par exemple notre
rencontre ! Je pourrais tenir l’appareil de telle manière
à ce qu’on ne voie sur la photo que mon pied et une
partie du pied de la table. Ce serait le souvenir que j’aurais
de cet après-midi. Ce qui est intéressant, c’est
que bien qu’on ne reconnaisse que des choses infimes, de minuscules
détails, sur ces images, je me rappelle presque toujours
où la photo à été prise. Ici. un mur,
là. une prise électrique. Dans un restaurant, j’ai
tenu l’appareil tantôt dans une direction, tantôt
dans l’autre. Les images sont tellement arbitraires que, pour
moi, ce ne sont même pas des photos-souvenirs. Ce sont plutôt
des souvenirs des photos elles-mêmes. J’étais
là, mais sans avoir vu consciemment ce que j’étais
en train de photographier. C’est comme si, à travers
ces photos, je prenais conscience de choses que je n’avais
pas vues sur place.
H.-N.J. : Quel est le sens profond de ce type de procédé
?
P.L. : J’ai l’impression, par exemple, que les images
abstraites de notre rencontre, telles que je les ai évoquées,
sont mieux à même de retenir et de donner une idée
de l’échange qui s’est passé entre nous,
de ce que nous avons l’un et l’autre ressenti, que si
quelqu’un avait monté son appareil pour nous prendre
en photo assis à cette table. Quand on passe une soirée
au restaurant en discutant avec quelqu’un, on ne regarde que
certains détails, et ces détails nous touchent plus
que la situation générale.
H.-N.J. : Qu’est-ce que vous retenez le plus souvent, les
couleurs, le paysage ou les gens ?
P.L. : Plutôt les paysages et parmi les paysages, surtout
les déserts plutôt que les vallées verdoyantes.
Ce sont les grandes étendues qui suscitent chez moi les visions
et les émotions les plus fortes. Je me souviens plus facilement
d’une ambiance que des personnes. Ça a peut-être
à voir avec le désir de liberté que je porte
en moi, et auquel, dans l’immensité d’un paysage,
je peux m’abandonner sans entraves, sans murs ni bâtiments
– l’infini.
H.-N.J. : Quelle relation entretenez-vous avec l’Inde ? c’est
à la culture que vous êtes attaché ?
P.L. : J’y ai beaucoup d’amis, et c’est là
que j’ai rencontré Petra, ma femme. C’est pourquoi
j’y vais aussi souvent. Nous aimons la vie que nous menons
là-bas. Je suis très attaché à la culture
indienne. Je pratique la méditation depuis plus de vingt-cinq
ans. Beaucoup de gens confondent la vie dans un ashram en Inde et
l’essence de la philosophie bouddhiste qui, comme beaucoup
d’autres religions, n’est pas liée à un
lieu particulier.
H.-N.J. : Avez-vous d’autres raisons de photographier en Inde
?
P.L. : Mon livre indien n’est pas vraiment un livre sur l’Inde.
Il s’est fait là-bas uniquement parce que j’y
passe une partie de l’hiver. Malheureusement, je ne peux rien
vous montrer parce que je ne garde pas ces photos dans mon atelier.
Je voulais éviter toute confusion avec mon travail ici.
H.-N.J. : Qu’est-ce que cette forme de souvenir représente
pour vous ?
P.L. : Si par exemple quelqu’un va visiter le Taj Mahal avec
sa femme, mais n’a le droit de prendre qu’une seule
photo, qu’est ce qu’il va prendre à votre avis
? Normalement, il prend sa femme devant le bassin avec la coupole
en arrière-plan. Mais il peut aussi prendre quelque chose
d’anodin. Quelque chose d’insignifiant, d’arbitraire,
qui l’a étonné ce jour-là. Peut-être
qu’il se souviendra de plus de choses en voyant cette photo
que s’il avait pris une vue d’ensemble. On voit beaucoup
de choses quand on ne s’attache qu’aux détails.
Plus on se rapproche, plus c’est intense. Les tasses à
café que j’aurai eues sans arrêt sous les yeux
pendant cet entretien en resteront le souvenir visuel. Comme vous
n’êtes pas assis à la même place, vous
aurez peut-être plutôt retenu la nature morte avec les
fleurs et les photos au mur. Les choses toutes proches prennent
de l’importance bien qu’elles soient insignifiantes.
H.-N.J. : Est-ce que les photos d’autres photographes ont
constitué ou constituent encore des critères pour
votre pratique de la photographie ?
P.L. : Toujours. J’ai beaucoup d’images archivées
dans ma tête. L’homme de Cartier-Bresson qui saute par-dessus
une flaque et mille autres photos. Les bonnes images sont capables
de faire passer une énergie. De plus, je les ressens en permanence
comme une critique de mon propre travail. Je travaille sur mes photos
jusqu’à ce que je ressente cette énergie.
H.-N.J. : Est-ce que vous vous demandez pourquoi les photos des
autres vous impressionnent ?
P.L. : Quand on est soi-même photographe, on voit comment
le photographe s’y est pris et s’il a utilisé
des effets grossiers. Certaines photos ne sont absolument pas spectaculaires,
mais vous touchent malgré tout. Celles où il ne se
passe pas grand-chose mais qui ont pourtant une immense expressivité,
ce sont celles que je préfère. C’est d’ailleurs
pour cette raison que j’ai choisi un visage relativement inconnu
pour la couverture de mon livre « Images of Women »
et non pas une personnalité célèbre. Je ne
sais pas ce qui m’attire. Sans doute le fait qu’il y
ait quelque chose comme un impénétrable silence. Quand
on regarde la photo, on est profondément attiré par
le regard et je cherche toujours à savoir comment naît
cette magie.
H.-N.J. : Quel est à vos yeux le rôle de l’érotisme
?
P.L. : Je n’ai pas de conception visuelle de l’érotisme.
Je trouve généralement les photos de nus que tout
le monde trouve érotiques plutôt ennuyeuses. L’érotisme
a plus à voir avec le secret qu’avec l’étalage
de chair. Ce qui érotique, c’est plus l’indéchiffrable
mystère de la femme.
H.-N.J. : Est-ce différent de photographier un homme et de
photographier une femme ?
P.L. : Toute rencontre entre un homme et une femme a une charge
érotique. C’est pareil pour la photographie, même
si elle n’est pas érotique. On part à la découverte
de quelqu’un, et pour cela il faut trouver ses marques et
observer comment on se comporte. Quand je photographie des hommes,
ce qui me manque, c’est cette indéfinissable relation
érotique.
H.-N.J. : Qu’est-ce que je pourrais encore vous faire dire
de plus si j’étais une femme ?
P.L. : Peut-être que je me montrerais sous un autre jour.
Mais que l’entretien soit mené par un homme ou par
une femme, de toutes façons, ce qu’on veut, c’est
qu’on vous aime pour ce que vous faites. Peut-être qu’il
existe aussi un érotisme intellectuel. Je vois bien que vous
n’écrivez pas pour la presse à sensation…
H.-N.J. : Quels sont pour vous les plus grands photographes ?
P.L. : D’abord Kertesz et les images qu’il a prises
depuis la fenêtre de son appartement parisien. Mais la photo
de lui que je préfère, c’est celle de la fille
sur le canapé. J’ai beaucoup d’admiration pour
Richard Avedon qui, dans la mode, a fait à plusieurs reprises
œuvre de pionnier, et également pour Irving Penn. L’exposition
d’Avedon au Whitney Museum il y a quelques années m’avait
beaucoup déçu, car j’avais l’impression
qu’il voulait éviter à tout prix d’apparaître
comme un photographe de mode. A mes yeux, c’est le photographe
de mode le plus important de ces cinquante dernières années.
Il avait déjà capté l’énergie
de la rue il y a quarante ans. Ses photos d’atelier des années
soixante sont tout simplement parfaites. Son œuvre est à
la fois multiple et créative. Je ne comprends pas pourquoi
il avait voulu s’en démarquer pour cette exposition.
H.-N.J. : Avez-vous jamais été tenté par les
photos de guerre ?
P.L. : On m’a souvent posé cette question… pourquoi
je n’étais pas parti avec une équipe de télé
à Sarajevo pour prendre des photos ? J’ai toujours
répondu que, par rapport aux reporters qui risquent sans
cesse leurs vies dans les territoires en crise du monde entier,
il me semblait désobligeant, voire indécent de jouer
à être moi aussi, en passant, un photographe engagé.
Ce genre d’ego exacerbé me semble absolument injustifiable.
Don McCullin est un reporter de guerre formidable, même si
on reproche souvent à ses photos d’être trop
esthétiques, et j’admire son travail depuis longtemps.
H.-N.J. : Quelles sont les rencontres importantes qui vous ont marqué
?
P.L. : Milla Jovovich par exemple. Cela fait treize ans que je la
photographie, c’est une personne dont la créativité,
l’énergie poétique est très contagieuse,
dans l’atelier par exemple ; à travers elle, les choses
apparaissent sous un autre angle. Elle est actrice, musicienne,
elle écrit des poèmes et d’autres textes. Chaque
moment qu’on passe avec elle est quelque chose de particulier.
Tandis qu’il y a des gens qui arrivent à l’atelier
dont on sait que, même si faire d’eux une bonne photo
demandera relativement peu d’effort, la journée qu’ils
vous auront fait passer ne sera pas passionnante.
H.-N.J. : Qu’est-ce qui vous a fait avancer ?
P.L. : Si j’ai vraiment avancé, c’est grâce
à l’Inde. Il y a vingt-cinq ans, tout ce qui venait
d’Inde et avait à voir avec les grands maîtres
et les sages me fascinait. J’ai fini par me joindre au groupe
des Maharadshis. Depuis, je médite tous les jours, ce qui
m’a beaucoup aidé et m’aide encore à appréhender
les choses sous un autre angle. C’est une école formidable.
Deux fois par jour vous êtes seul, face à vous-même
et vous vous trouvez vous-même. L’effet est immense.
C’est une sorte de complétude.
H.-N.J. : Vous avez aussi fait l’expérience de diverses
drogues pendant vos études ?
P.L. : Après avoir lu un texte d’Aldhous Huxley sur
les modifications de la perception, j’ai fait à dix-huit
ans une série d’expériences sur moi-même
avec du LSD. Dans ces cas-là, parfois on a de la chance et
on réussit à vivre une expérience proche du
divin, on appréhende les choses d’une manière
différente. Le seul problème, c’est qu’après
tout disparaît et la source de ces connaissances se tarit.
A l’époque, j’ai essayé sans grand succès
de fixer ce qui m’arrivait à l’aide de polaroids
et de notes pour le faire passer dans le réel. D’ailleurs,
j’ai retrouvé récemment un carton rempli de
notes et d’autres vestiges de ces expériences ! J’ai
par exemple trouvé un papier où j’avais écrit
d’une écriture tremblante : « je suis tout ».
H.-N.J. : Le LSD influence largement la perception et la conscience
qu’on a des choses…
P.L. : Oui, non seulement la perception de ce qui nous entoure,
mais aussi la perception de soi change. C’est ce qui m’a
fait lire Castaneda. Il a écrit des livres sur un maître
mexicain, un certain Don Juan, qui se mettait en état de
transe à l’aide de drogue et entrait ainsi en contact
avec ses dieux. Malgré la perte de cet autre moyen de comprendre
le monde, on a tout de même l’impression d’avoir
regardé à travers une autre fenêtre. Tout ce
qu’on peut entendre dire sur les gourous existe réellement
derrière ce mur. Même si on ne pourra jamais se souvenir
exactement de la grandeur et de la beauté, l’expérience
ne perd rien de sa valeur. Ceux qui en ont fait l’expérience
appréhenderont le monde d’une autre manière
que des personnes n’ayant jamais touché à la
drogue. C’est une telle aventure de se dire qu’il y
a des choses qui sont au-delà de notre imagination. Beaucoup
de gens s’étonnent de ma douceur. Cette douceur et
la relation différente que j’ai à la réalité
me vient de la méditation. L’espace qui s’y crée
en moi est plus précieux que ce qui me touche de l’extérieur.
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